français vs anglais (message de Mordicus)

Message déplacé.
Alain

Auteurs: mordicus (--.jussieu.fr)
Date: 08-13-06 14:15

Claude HAGEGE, professeur et chercheur au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages de linguistique, nous fait part de l'origine de sa passion pour les langues et de ses préoccupations face à la menace de disparition de nombreuses langues, thème de son dernier livre paru l'année dernière aux éditions Odile Jacob, Halte à la mort des langues.
Q. Vous êtes professeur et chercheur en linguistique au Collège de France, médaille d'or du CNRS, auteur de plusieurs livres à succès, vous donnez de nombreuses conférences dans le monde entier. D'où vient cette passion précoce pour les langues et combien en parlez-vous ?

R. Dès ma naissance, j'étais prédisposé à apprendre plusieurs langues, car je suis né en Tunisie dans un milieu relativement aisé ou se côtoyaient Français, Italiens, Grecs, Arabes, Hébreux, ainsi qu'une importante colonie d'émigrés russes . Donc, au départ, à l'école, c'était le français, l'arabe et l'italien, plus l'hébreu à l'école rabbinique, ce qui impliquait dès mon plus jeune âge l'usage de trois alphabets différents : latin, arabe, hébraïque, auxquels se sont ajoutés le grec et le cyrillique. Et, comme vous le savez, plus on connaît de langues et plus il est aisé d'en apprendre une nouvelle grâce aux mécanismes ainsi acquis, facilitant l'apprentissage d'un autre idiome, on s'habitue à transférer ses idées dans un autre « environnement » linguistique, sans oublier un autre facteur qui joue un rôle, je dirais, d'accélérateur.

Article de Claude Hagège sur le même sujet.
Pourquoi il faut défendre mordicus l'usage du français, par Claude Hagège
Le Monde - 28.02.06

Un assassinat est imminent, celui du français comme langue scientifique et commerciale. En effet, un amendement à la (bénéfique) loi de programme pour la recherche est en voie d'être soumis discrètement (en séance de nuit, aux effectifs réduits !), avant la fin du mois de février, à l'Assemblée nationale. Cet amendement conduirait à la ratification du protocole de Londres sur les brevets d'invention. De quoi s'agit-il ? Tout simplement d'un texte qui imposerait l'anglais comme langue des brevets, annulant l'obligation d'une traduction en français. Y a-t-il, dira-t-on, de quoi perdre le sommeil ? Oui ! Il y a même de quoi se battre avec la dernière énergie ! Pourquoi ? Pour de multiples raisons.
La première est que si la balance française des brevets est en déséquilibre, ce n'est pas par défaut d'anglais, mais à cause de l'insuffisance de l'effort de recherche et de l'esprit d'invention, qu'on devrait éveiller résolument dès le début de l'école primaire.
Même si l'on "oublie" que la ratification d'un texte imposant l'anglais est illégale, puisqu'elle viole et l'article 2 de la Constitution (sur le français, langue de la République) et la loi Toubon, et même si l'on "néglige" de rappeler que le passage par la Commission des affaires étrangères, ici esquivé, est obligatoire, un fait demeure. Il s'agit d'une atteinte de plus, et énorme cette fois, à la souveraineté de la France s'exprimant dans sa langue et, par conséquent, le prestige de la France et son influence dans le monde sont ici gravement menacés, sinon ridiculisés.
Malgré les attendus lénifiants des entreprises anglophones et d'une partie du patronat français habitée d'une anglomanie mimétique dont rien n'a jamais démontré qu'elle soit commercialement plus efficace, le but de l'opération n'est pas de faciliter la communication ni de donner à tous des chances égales à travers une même langue ; le but est, en fait, d'éliminer tout statut officiel des langues autres que l'anglais dans les secteurs où une concurrence menacerait les intérêts commerciaux des pays anglophones, seule et unique motivation de ces derniers.
La réalisation de ce programme est déjà fortement avancée dans les sciences, où les nomenclatures (y compris celles de la botanique, jusqu'ici latines) deviennent anglaises, accroissant la suprématie des chercheurs anglophones aux dépens de tous les autres.
Cette mesure permettrait aux déposants anglophones de brevets de faire des économies (modestes, d'ailleurs, le coût des traductions, aujourd'hui 23 euros environ par page pour un texte d'une douzaine de pages, étant marginal par rapport à celui, élevé, des annuités de maintien en vigueur). Les conséquences seraient d'une tout autre ampleur pour les entreprises françaises. Dans la logique d'un dépôt en anglais, celles-ci seraient amenées à recruter en priorité un nombre croissant d'ingénieurs anglophones. Cela établirait une discrimination contre les Français et compromettrait la formation en français légitimement demandée aux cadres étrangers.
En outre, la traduction dans la langue des pays non signataires demeurerait une charge, certes légère, mais symboliquement lourde, la France ayant, quant à elle, sacrifié le français.
Enfin, les entreprises françaises, en particulier petites et moyennes, n'ayant plus accès qu'à travers une traduction aléatoirement assurée par elles-mêmes aux descriptions techniques et aux informations scientifiques sur les innovations, verraient menacée leur sécurité économique, et même juridique ; et cela sans parler de la redoutable fragilisation du droit français et de l'invasion des plaidoiries en anglais dans les cas de procès pour contrefaçons et autres abus, sachant que la France compte environ 40 000 avocats et les Etats-Unis 2 millions au moins, dont les tarifs seraient hors de portée des firmes les plus modestes, non nécessairement les moins innovantes.
La France va-t-elle donc s'engager toujours plus avant dans la voie d'un déclin annoncé, dont beaucoup de Français se font les complices, naïfs ou trompés ? La ratification du protocole de Londres n'améliorerait en rien la compétitivité des entreprises françaises. En revanche, on peut garantir qu'elle conduirait au déclin de la France face à une volonté hégémonique anglophone qui ne peut considérer qu'avec une impatience agacée le maintien, même de plus en plus compromis, d'une pulsion de diversification dont la France est encore, dans le monde d'aujourd'hui, le modèle évident. Méditons les mots de grands... Américains dont le regard n'est pas obscurci par les illusions, et par exemple celui-ci : "La mondialisation n'est pas un concept sérieux. Nous l'avons inventé pour faire accepter notre volonté d'exploiter les pays placés dans notre zone d'influence" (J. K. Galbraith, illustre économiste).
Le protocole de Londres sur les brevets d'invention doit être vu pour ce qu'il est : un acte de guerre contre les langues et leur diversité. Sa ratification serait une erreur aussi dramatique qu'absurde. Il est certain que face aux menaces de la violence dans le monde contemporain, la solidarité de l'Europe et d'autres parties du monde avec les Etats-Unis est justifiée. Mais est-ce assez pour que tous ces pays immolent leur souveraineté linguistique, culturelle et donc, en dernier ressort, économique et politique ?
Il existe encore en France, à côté des masses indifférentes, un grand nombre d'esprits libres et lucides, prêts à lutter contre les fausses fatalités. Le présent texte n'a d'autre but que de contribuer à rallier ces énergies en apportant un petit concours à un combat urgent et grave.

Linguiste, Claude Hagège est professeur au Collège de France.

Réponses

  • Juste une question: quel rapport avec les maths ? Et pas besoin d'aller chercher les brevets obligatoirement en anglais pour s'inquiéter de la santé de la belle langue française: le SMS (Syntaxe Massacrée Systématiquement) nous envahit, l'orthographe fout le camp, le subjonctif imparfait agonise, le vocabulaire sombre dans l'indigence (qui n'a pas vu des "trop forte cette meuf j'la kiffe a donf" ?) et l'expression se flétrit. Comme disait Maupassant: et des hommes s'émerveillent de l'intelligence humaine...Quelle misère !
  • Je suppose que c'est le bout de phrase " Un assassinat est imminent, celui du français comme langue scientifique" qui nous vaut ce fil. D'autres personnes comme Laurent Lafforgue soutiennent aussi cet idée.

    Je pense sincèrement qu'ils ont tort. Que le francais eut été une langue utilisée par une large proportion de scientifiques il y a 100 ans c'est vrai, mais pour la bonne raison que tout se passait en Europe, d'ou l'emploi de l'anglais, du francais et de l'allemand essentiellement.

    Au contraire aujourd'hui la plupart des scientifiques ont des collègues qui ont des nationalités non-européennes tres variées. Quand je travaille avec un chinois ou un brésilien pourquoi leur imposer l'emploi du francais sous prétexte que ce fut une langue utilisée il y a longtemps alors que le chinois et le brésilien non? Il y a des relants colonialistes dans ce genre d'idée je trouve!

    Alors pourquoi l'anglais pour tout le monde me direz-vous. Euh, simplement parce que ca fait 50 ans qu'elle est devenue le standard international et que des générations et des générations de gens de toutes nationalités l'on etudiée dans ce but. Bref on a atteint un point de non-retour, tout simplement.

    Des preuves? Pour ceux qui savent lire l'anglais (!) voici les nombres estimés (en millions) des 11 langues les plus utilisées dans le monde (respectivement en tant que langue maternelle, et en tant que autre langue; cela provient d'un article du Times.) Comme vous le voyez, même en tant que langue non maternelle le francais n'arrive qu'en 11e position alors que l'anglais est premier et de loin, ce qui clôt la discussion.


    Top 11 languages (native speakers)

    Mandarin Chinese 800m
    English 350m
    Hindi/Urdu 350m
    Spanish 315m
    Bengali 170m
    Arabic 165m
    Russian 165m
    Portuguese 160m
    Japanese 125m
    German 90m
    French 75m

    Top 11 languages (competent speakers)

    English 1900m
    Mandarin Chinese 1000m
    Hindi/Urdu 550m
    Spanish 450m
    Russian 290m
    Indonesian/Malaysian 200m
    Arabic 180m
    Portuguese 180m
    Bengali 175m
    Japanese 140m
    French 130m
  • Bref on a atteint un point de non-retour, tout simplement.


    On disait cela du mur de Berlin...


    La suprématie américaine fera long feu... disons dans cinq ans au plus. En tout cas en même temps qu'Elisabeth l'anglaise aura rendu l'âme.
  • Je vois avec surprise que le japonais est plus parlé que le français...Il va falloir que je me remette sérieusement à étudier le langage nippon.
  • Sylvain :

    tu dis que le subjonctif imparfait agonise, tu aurais, tout aussi bien, pu parler du subjonctif présent...
  • Tu plaisantes, le bisounours rose ?

    Les journalistes raffolent positivement du subjonctif présent, au point qu'ils l'emploient SYSTEMATIQUEMENT à la suite de "après que".

    Que de misère humaine...


    PS : si vous faites partie de ces gens qui font l'erreur exprès parce que vous trouvez très moche l'emploi de l'indicatif (je peux comprendre), je vous propose l'utilisation du passé simple qui passe vraiment comme une lettre à la poste.
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